
mignonnitude (n.f.) : Propriété d'une chose ou d'une personne dont le caractère joli et adorable est indéniable. Exemple : «Oh la la ton chat il est carrément trop croquignou, c'est vraiment la mignonnitude incarnée!»
La mignonnitude incarnée a eu la peu brillante idée de partir en balade prolongée la veille de notre départ pour Saint-Cast-le-Guildo, petite station balnéaire à l'est des Côtes d'Armor. Pas trop d'inquiétude de notre côté au matin du départ: Cassius (c'est son nom) a l'habitude de squatter chez les voisines; en toute logique, il aurait dû réapparaitre dans la journée pour voler les croquettes de Djinn (la chatte des voisines) ou se faire tabasser gentiment par le gros chartreux du quartier.
Sauf que là, on est déjà lundi de la semaine suivante, et que huit jours d'absence, ça commence à faire longuet.
On est rentrés jeudi soir, plutôt tard dans la nuit, et les voisines nous avaient déjà prévenus que le chat n'avait pas daigné montrer son museau de la semaine. Le vendredi matin, je me transforme donc en Gutenberg amateur et imprime puis découpe quelques centaines d'avis de recherche, en français et en anglais, puis, besace en bandoulière, je pars à la conquête postale du quartier. Plein de boîtes aux lettres de toutes formes, des petites, des grandes, des toutes destroy, des plaquées laiton, des toutes minuscules avec une seule fente pour dix sonnettes à la porte, des super chiantes avec une espèce de brosse à l'intérieur qu'il faut dix minutes pour réussir à passer un seul avis dedans, et puis tous ces buildings à appartements où il faut sonner chez les gens pour trouver une bonne âme qui me laissera entrer dans le vestibule pour spammer toutes les boîtes du bâtiment à coup de «Qui a vu mon chat noir?»
Ce qui m'apparaissait comme une triste corvée est finalement devenu une chouette exploration. Arpenter lentement toutes les rues de son voisinage, c'est une façon très agréable de vraiment «prendre possession» du lieu où on vit, de ressentir concrètement son environnement, car à voir tous ces noms sur les clapets, à découvrir toutes ces maisons de très près, on apprend énormément de choses. Le quartier regorge de petites entreprises en tous genres: les Îles de paix, l'office national des aveugles, le Groupe de recherche et d'information pour la paix (ça, c'est un programme), des petites boîtes de comm', des architectes, des tas de médecins, et même des producteurs de cinéma... Sans oublier une communauté de bonnes sœurs, juste en bordure du quartier turc. Le Seigneur veille au grain. Et puis, on découvre aussi que la plupart des maisons, dès qu'on s'éloigne un peu du fond du quartier turc, sont des unifamiliales avec des noms bien belges. On se rend compte qu'à l'arrière des maisons, on trouve souvent des arrières-maisons ou d'immenses jardins et, parfois, des immeubles transformés en magnifiques lofts. Ce qui dessine du quartier Dailly un portrait finalement bien plus bourgeois que ce que je m'étais imaginé. Et puis, il arrive aussi que l'on tombe sur des noms connus... des vieilles connaissances, des collègues, des semi-célébrités locales...
Et puis, il y a tous ces gens que j'accoste pour leur décrire le chat et avec qui s'engagent toutes sortes de conversations, des plus courtes aux plus amusantes, presque toujours autour de cet amour démesuré et finalement assez irrationnel pour ces bestioles qui se foutent un peu de nous... J'ai rencontré en quatre jours bien plus de gens du quartier que j'en aurais rencontré si j'avais passé cinq ans ici. Il y a Mme Coulon, qui nourrit les chats errants qui vivent dans la végétation touffue qui borde la voie ferrée; il y a cette Anglaise charmante, première à m'avoir appelé, qui expose ses photos hyper pop à sa fenêtre; cette Flamande avec ses enfants basketteurs, qui fait tellement Mrs Gonnagal, en chignon dans sa robe noire, mais en bien plus jeune; et quelques filles de mon âge qui, je crois, n'étaient pas seulement intéressées par l'histoire de Cassius, mais auraient bien voulu en savoir un peu plus sur son maître... Il y a cette vieille dame du troisième, en face du parking, qui m'a laissé quatre messages sur mon répondeur, à chaque fois plus dépitée de ne pas m'entendre décrocher... «Mais enfin voilà, bon, quoi, que voulez-vous que je fasse de plus, vous ne répondez pas, et le chat, là, il va partir, et j'aurai l'air de quoi, à vous affoler pour rien?» (C'était pas Cassius, malheureusement). Ou encore ce monsieur qui m'appelle un dimanche à minuit pour signaler qu'il a vu un chat noir et blanc dans son jardin. Et le plus drôle: madame a vu un chat roux, bien sûr ce n'est pas le mien, mais peut-être qu'un chat roux m'intéresserait, si ça peut me consoler?
Les gens, je les aime bien, quand même.
19.5.08
Comme dans un Klapisch
Babillé à
21:49
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