8.3.06

Lettre à T.

Hello T./N./tout autre alter ego/qu’est-ce au fond qu’un nom ?

Je pourrais commencer par me confondre en les excuses les plus diverses, de t’avoir laissé sans réponse pendant trois semaines alors que je me suis montré bien empressé d’obtenir la tienne. Cela n’en vaut pas la peine – mieux vaut sans doute avoir laissé ton message faire son chemin. Même si je ne prétends pas que le fruit de ma réflexion soit un fruit particulièrement exotique ou délicat. Je fais plutôt dans les pommes et les poires.

L’important, c’est que je t’écrive. Cela a toujours été mon intention. Et je me rends déjà compte qu’instinctivement, j’essaye d’imiter ton style, ce qui est stupide. Mais l’homme social s’est développé collectivement en copiant des individus leurs comportements les plus aptes, on pourrait donc dire que je participe de l’évolution de la race (ou une autre connerie du genre). Enfin bon, je ne veux pas être influencé, et je veux écrire comme je pense et comme je suis – à l’impulsion.

Je n’ai jamais tenu de journal. Je le regretterais volontiers, si je n’étais pas un détracteur farouche du regret, qui nous brise les jambes avec les bâtons du souvenir et nous force à claudiquer sur des attelles d’amertume. C’est du moins la théorie, parce que tout non-croyant que je suis, je suis un pratiquant honteux, toujours présent aux sermons de la nostalgie. A 26 ans, c’est un peu misérable d’être déjà, un peu, un vieux con. Si j’avais tenu un journal, à douze ans j’y aurais mis tous mes combats intérieurs, tout ce dégoût pour moi-même, ma haine du miroir et des magasins de vêtements, mon mépris du monde et des autres; peut-être quelque part, j’espère, j’y aurais inscrit la sensation d’être en vie.

Quatorze ans plus tard, je n’ai pas cette sensation. Je vis ma vie par procuration, je mettrais bien du vieux pain sur mon balcon pour attirer les pigeons, mais je n’ai pas de balcon. Je dévore ton journal, j’avale des blogs, j’engloutis des histoires de vie, encore et encore, et encore et encore. Je rêve ma vie, les heures passent, mon âme décolle, mon âme revient, trois quarts de seconde, mon âme repart. Les gens passent devant moi, je les observe, je me demande où ils vont, d’où ils viennent, quelle est la couleur de leur slip, comment est-ce, chez eux ?, qui aiment-ils, qui les aime, est-ce que quelqu’un les aime ?

J’ai appris un mot il y a deux ou trois ans. Procrastination. Cinq syllabes, ma vie.

Le ton de cette lettre n’est pas du tout ce à quoi je visais en commençant à la rédiger. Mais c’est tellement symptômatique – j’écris à un mec dont je me repais dans l’ombre. Je suis ton vampire textuel. Tends-moi ta prose, j’y planterai mes yeux, et le sens coulera en chauds filets poisseux. J’ai trouvé ton journal à un moment de ma vie où tout est à réorganiser. Le lire, c’est rentrer dans le mode d’emploi d’une vie, où j’ai dit qu’il arrive les petits riens de la vie, mais ces petits riens sont précieux. Mes petits riens à moi, si, si, si petits, s’additionnent pour former un grand rien.

Est-ce si grave que ça ?

Non bien sûr. J’ai un boulot très/trop confortable que tous m’envient, je vole de concert en concert (en spectateur), je dois bien me faire à l’idée que mon visage plaît, j’ai une bonne santé, ma famille m’aime même si je ne le lui rends pas vraiment, j’ai quelques amis fidèles et j’ai du mal à dégager du temps pour vaquer aux menues corvées (voir le champ de bataille qu’est mon appartement). Mais Clémentine, quand tu fermes les yeux, tu devines le vide.

Je m’en veux d’être si noir, si sordide et si négatif pour ma première lettre. Mais tu te livres tellement (même si je n’en vois que ce que tu veux bien coucher sur l’écran) que je trouverais tout simplement malhonnête de jouer la comédie de celui qui veut se montrer vif d’esprit, léger, pétillant, le parfait invité. Et j’abhorre le contexte qui est celui dans lequel je me plonge dans ton scénario. Je veux secouer toute cette inaction, fêler cette carapace qui me retient d’être cet autre moi, qui crie pour qu’enfin j’arrête de regarder la vie à travers le prisme d’une paresse qui, ici, n’est pas cet art dont traitent les livres que tu mentionnes, mais un boueux et gluant fardeau, une bride dont je n’arrive pas à me défaire.

Résumé clair et concis : je glande, je surglande, et je manque de volonté. Cruellement.

Je prends comme tout un chacun toutes sortes de résolutions, plus ou moins fantaisistes, au début de chaque année. Et m’y tiens à peu près 2,76 jours.

Note à T. : tu es en train de lire un monologue de dépressif.

Ton journal donc, pour y revenir, me passionne parce que j’y marche un bout de chemin sur le parcours d’un homme qui voit le monde et l’interroge, qui boit le monde et s’interroge. Je ne t’idéalise pas, je ne suis pas une groupie aveugle, je ne vois pas en toi une sorte de modèle, rassure-toi. Tu es plein de défauts, d’imperfections, tu remets tout en question, et de tout ce substrat tu te sers pour avancer – que ce soit dans la bonne direction ou non, tu avances. Lentement, pas forcément au rythme que tu souhaites, et parfois tu subis des revers, d’autres fois des grandes joies. Tout sert à ton moulin. Tu es un être dynamique, dans l’acception de « mouvement » de ce terme. C’est cela que j’y perçois, c’est pour cela que j’y reviens, et dans ce sens, que cela t’inquiète, t’effraie ou te flatte, tes pages sont une source d’inspiration.

T. bouge.
JY est assis et lit son journal.
T. bouge.
JY clique sur l’entrée suivante.
T. bouge.
JY, lève-toi et marche, gros lard.

J’aimerais avoir une perspective, ne pas écrire le nez rivé sur mon existence, partager avec toi une flamboyance de réflexion, me perdre en digressions hypothétiques, mais je pratique le nombrilisme larmoyant depuis trop d’années déjà pour ne pas avoir sérieusement endommagé l’appareil critique qui prend les courants d’air entre mes oreilles.

Je ne demande absolument pas ta pitié, ton aide ou que sais-je encore, je me soigne peu à peu, je relève lentement et péniblement la tête. Mais je veux que tu saches que, derrière son écran, un gars fracturé, en recherche de sens, essaye de reprendre goût à sa vie trop parfaite et trop vide (une maladie bien occidentale), et que ton journal lui botte le cul maousse costaud.

Voilà, T., je devrais probablement relire cette lettre, et décider que je n’ai pas le droit de te l’infliger. Je ne te connais pas, tu me connais encore moins. Considère donc que c’est là une petite portion d’humanité, de mon humanité, que je te livre, un coup d’œil, avec ma loupe, loin d’être objective, sur ce qui se passe en moi. Tu dois te dire «Bordel, c’est quoi ce névrosé ?». On rejoint ici ton commentaire sur la nature forcément parcellaire de ce que tu livres à tes lecteurs anonymes. Je commence par te montrer une part de mes ténèbres, ce n’est pas la plus sociable des présentations. Mais au diable la censure.

Le plus drôle, c’est que si tu me rencontrais, comme ça, par hasard, sans que je sache qui tu es, sans que tu saches qui je suis, tu aurais de moi une image diamétralement opposée. Tu verrais un grand mec baraqué, le visage ouvert et rieur, tu m’entendrais babiller gaiement de tout et de rien, tu rirais de ma spontanéité, et comme tu adores tous les mecs, tu fondrais totalement. Enfin, j’exagère peut-être un peu ;-)

Tu te félicites de ne pas prêter attention à ce que les gens penseront de toi. J’aimerais arriver à ce niveau d’abstraction.

Mais il existe autant de « moi » différents qu’il y a de gens qui posent un regard sur nous. Entre le portrait que je viens de dépeindre à traits de jais, entre la façade que je ne me force absolument pas à mettre en place, puisque c’est un « moi », entre le portrait que feraient de moi mon meilleur ami, l’un ou l’autre collègue, ma famille, mes ex, les mecs qui m’aiment, les mecs qui me détestent, toi, il y a quelque part une synthèse à faire, un puzzle à recoller, et ce bloubiboulga d’émotions, d’impressions, de sentiments, je suis ce bloubiboulga.

Prends donc mon auto-flagellation avec la circonspection qu’impose la fugacité de l’être. Je ne suis pas celui que je crois.

Je te remercie de m’avoir lu.

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