7.1.08

Jérusalem, prostituée!


La lumière tombe, diffuse mais chaude, à travers les scènes dépeignant l'Archange Michel achevant le dragon, Véronique et Marie-Madeleine pleurant de tout leur cœur et de tout leur corps leur charpentier disparu, Saint Sébastien implorant les nuages tandis que coule sur son torse, son ventre et ses cuisses la vie qui le quitte. Nous restons silencieux tandis que s'égrène la litanie des dévotes. Pater, ave, ave, ave, ave, ave, ave, ave, ave, ave, ave, gloria, recommencer — quatre fois. Prier encore et encore, réciter sans fin ce mantra, quitter ce monde et rêver de paradis.

Voici que la quiétude explose: tel un diable surgissant de sa boîte, le prêtre déboule devant l'autel, micro en main, les haut-parleurs crachent une disco bon marché, car attention, frères et sœurs, le Seigneur vous a donné... les frères Taloche! Les voilà qui débarquent déjà sous les projecteurs, avec leur affreux sourire de carton-pâte, sous les applaudissements préenregistrés d'une quelconque foule en délire. Pardon? Quel est cet hurluberlu qui prend en otage sa pieuse assemblée pour lui infliger les pires outrages de la mauvaise variété? Je vois rouge et sors dans la seconde. Vous vous rendez compte, dis-je à mes compagnons, ce soi-disant homme d'Église n'a pas le moindre respect pour ses paroissiens, on croit rêver! La colère m'envahit, je pousse à nouveau les portes du bâtiment, dans l'autre sens cette fois, et, hébété, je hurle: «Jérusalem, prostituée!» avant d'empoigner une bouteille d'eau bénite que je vide, une fois, deux fois, sur le roi Albert, grand fan des Taloche, qui aurait mieux fait de rester au palais ce jour-là. «Honte à vous, sire, honte à vous!» Voilà mon roi bouche bée, ébahi et dégoulinant.

On court tous les trois, il faut échapper aux gardes du corps, à la police, aux caméras de télévision, aux grenouilles de bénitier qui se gondolent encore sous les assauts des clowns verviétois. Vite, vite, vite... on dirait bien qu'on a déjà semé tout le monde. Mais ce tram qui n'arrive pas... On reprend son souffle, on réfléchit... s'en prendre au roi? Non mais, ça va pas?? Il faut quitter le pays! Le tram finit par arriver - un des tout vieux modèles, génial.

Tram, train, avion, train, bus.... un petit village abandonné en Espagne, une mince plage de sable et de rochers, restons ici, le temps que les affaires se calment. Le roi fait une pneumonie, il a pris froid à cause de l'eau bénite. C'est idiot: à cause des Taloche, nous voilà recherchés dans toute l'Europe. Consolation: un bien joli petit contrôleur dans le train en Andalousie, au ventre plat et imberbe, aux fesses toutes douces. Il a joui dans son képi, c'était sexy. Nous restons quelques semaines au bord de l'eau, à manger du poisson grillé en nous demandant combien de temps encore ce répit nous sera accordé. Quelle est la sentence pour un attentat sur le chef de l'État?

Puis un jour, une forte voix, où percent fortement des accents germaniques: «Ne bouge surtout pas!» Trop tard, j'ai tourné la tête, d'instinct. Un grand blond se tient là, athlétique, le visage dur, arme pointée sans équivoque dans ma direction. Son regard se trouble, j'ai le temps de lire, quoi, l'hésitation?, mais déjà, sa tête heurte violemment la pierre: passé inaperçu, un de mes amis l'a projeté sans ménagement contre les rochers. Nous disparaissons.

Je ne sais comment, je suis parvenu sans encombre à la maison où avaient vécu mes parents. Terré à l'intérieur, j'épuise peu à peu le garde-manger. On ne parle plus de l'attentat à l'eau bénite, mais ma tête reste trop connue. Est-ce que je dois me rendre? Je n'ai rien fait de si grave, j'ai juste paniqué....

Et soudain, le voilà dans le salon, le bodyguard crypto-aryen de Sa Majesté. Il me regarde sans haine, je le regarde sans crainte. À quoi ça servirait à présent? On ne pend pas les gens pour crime de lèse-majesté... et le mouille-majesté, qu'en dit la jurisprudence? Y a-t-il seulement des précédents? Les Taloche constituent-ils une circonstance atténuante? «Ca n'est pas ton crime que je poursuis», dit-il, et voilà qu'il révèle son torse, sec et musclé, on voit nettement les fibres tendre la peau, il a un peu la tête de Guile dans Street Fighter II, le regard du type qui en a vu, «c'est toi que je voulais trouver». Je sens son souffle sur mon visage, ses yeux sont d'un bleu tellement délavé qu'il n'en ressort qu'une étrange mélancolie, le voilà nu devant moi, et, vraiment, c'est gigantesque.

«Désolé, Günter, je ne crois pas que ça va le faire.»

(Toute piste permettant une analyse sensée de ce rêve est la bienvenue)

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