J'aime le soleil, mais je ne supporte pas bien la chaleur (c'est un euphémisme). Le retour des beaux jours et des zoulis gazouillis n'est quand même pas totalement dénué d'attraits: revoilà le moment de s'affaler sur les gazons publics, les pieds à l'air, le menton dans les pâquerettes, les yeux sautillant d'une ligne à l'autre. Les parcs sont des endroits où l'on est vu, il convient donc de faire preuve d'un peu d'originalité littéraire. Arborer fièrement une couverture estampillée Dan Brown, c'est so passé ma chérie. Dans cette optique du mieux-disant culturel, je suis en train de lire « Géographie de la nudité – Être nu quelque part », un essai de Francine Barthe-Deloizy qui mêle histoire, sociologie et géographie. Le propos de l'auteur est d'étudier le rapport à la nudité en fonction des lieux et des territoires – pas seulement un pays ou une région, mais aussi un bâtiment ou une pièce. Aux pages 91 à 93, elle analyse le rapport de la nudité à la chambre à coucher et au lit. Je ne suis pas encore arrivé à ce passage. Mais je suis curieux d'y planter les pupilles.
Weekend prolongé à Londres: Eurostar vendredi après le boulot, arrivée à 18h27 à Waterloo Station, je laisse mon gros sac à D. avec qui je voyage, il retrouve son amie M. et va rejoindre Am. et R., couple chez qui nous logerons, je monte dans le Tube, Northern Line, descends à Kentish Town, tombe sur A., et l'instant d'après sur E., « pint » de Strongbow à la main, que je devais justement retrouver, A. cherche une pharmacie, il a la voix cassée, il chante ce soir, son gamin est presque guéri, E. est toujours aussi jolie, ma Guinness est bien fraîche, aux toilettes un mec mignon me demande qui fait la première partie du concert, je vérifie si E. et moi sommes bien sur la guestlist, ah non, zut, sur le trottoir les places sont à 25£, trop cher, A. revient de la pharmacie, on lui dit qu'on n'a pas de ticket, il va chercher TM., TM. est énervé mais nous fait quand même entrer, la salle est grande, mais pas trop, jolis balcons et plafonds, le groupe monte sur scène, indifférence du public, le son est mauvais, juste sept morceaux, c'est la première fois que je les vois jouer en première partie, c'est pas cool, mais je danse quand même, E. est super contente d'être là, le groupe principal monte sur scène, on se réfugie sur les balcons, quelques bons singles, public hystérique, rock fadasse, on retourne au bar, T., A., K. et S. sont là, E. est super intimidée, elle a peur que T. ne la reconnaisse pas, mais il la repère tout de suite et lui dit qu'il a rencontré sa sœur à Vancouver, T. est déçu que je ne sois pas fan de Nick Cave, j'ai déjà trop bu, C. est là aussi, ça fait longtemps, je suis gêné parce que j'ai pas bien bossé pour lui récemment, mais il dit que c'est pas grave, que je dois venir les voir plus souvent, que les concerts de Paris étaient vraiment chouettes, qu'il faut que je vienne à Werchter, je suis ému comme un con, j'ai vraiment trop bu, T. roule des pelles à E., je regarde les fans jalouses, C. doit rentrer à Anvers, c'est dommage j'aime bien discuter avec lui, T. m'offre plein de verres, je carbure au gin tonic, ils servent les soft drinks avec une espèce de douchette, c'est du concentré comme au McDo, je demande du vrai tonic, je peux être vraiment chiant quand j'ai trop bu, le bar se vide, je me sens con et j'ai plus rien à dire, T. est toujours avec E., je suis content pour elle mais jaloux aussi un peu même si T. n'a vraiment pas de fesses, je dis au revoir à E., elle vient bientôt à Bruxelles, je rentre à pied chez Am. et R., c'est à 10 minutes ça tombe vraiment bien, je bouffe un immense burger en route, quand j'arrive il est 1h30 et tout le monde dort sauf D., je m'affale sur le canapé, on descend encore quelques bières, à la télé un mec se fait épiler le pubis avec une marionnette argentée pour cacher sa queue, on va dormir.
D. et moi partageons la même chambre pendant quatre nuits. D. et moi partageons également le même lit (140x190) pendant quatre nuits. D. et moi partageons la même couette. Restriction critique de l'espace vital → extension dramatique de la promiscuité. Ce qui nous ramène à l'ouvrage susmentionné, et à la question suivante : pyjama ou pas ?
Si D. et moi étions amis proches, ce problème existentiel n'existerait pas. Mais j'ai constaté que j'avais toujours un gentil béguin pour D. – non réciproque, cela va de soi. On ne désire jamais autant que ce que l'on ne peut avoir. Nos nudités n'auront donc pas la même valeur. Et sous la couette, D. porte juste un boxer. Quatre nuits, quatre boxers, tous très jolis. Sa nudité est d'ordre purement pratique : on ne dort pas tout habillé, il fait bon dans la chambre, il est donc logique de dormir vêtu d'un simple boxer. Sous la couette, je porte un boxer, et un t-shirt pour la nuit. Ma nudité est d'ordre défensif : je dors généralement en boxer, voire complètement nu. Le t-shirt que je porte constitue donc une rupture de mes habitudes, qui peut s'expliquer par plusieurs éléments. Premièrement, ce vêtement marque mon respect et mon acceptation du désintérêt sexuel de D. à mon égard. En me couchant habillé de la sorte, je montre clairement que je n'attends rien de cette situation, qui n'a d'ailleurs rien d'inconfortable et est dénuée de toute ambiguïté (dans la version officielle). Deuxièmement, ce vêtement constitue une couche de protection, une barrière contre l'excitation. Si dans notre sommeil, nos mouvements nous amenaient à nous frôler, le contact accidentel de ses mains ou de son dos contre mon torse serait bien moins électrisant avec une épaisseur d'étoffe séparant nos épidermes. Troisièmement, ce vêtement constitue la manifestation concrète de mes complexes. D. n'est pas attiré par les hommes massifs et poilus. En portant ce t-shirt, je soustrais à son regard mes épaules larges, ma poitrine velue, mon ventre proéminent – je me soustrais ainsi à son regard sur ces attributs physiques qui m'embarrassent, renforçant ainsi le complexe plutôt que de l'ignorer par une désinvolture qui aurait paru bien normale au regard du désapage on ne peut plus naturel de D. Les deux premiers arguments sont donc largement spécieux. Je manque de m'étonner.
À noter qu'au cours de ces quatre nuits, il ne s'est rien passé, si ce n'est que j'ai assez mal dormi, et qu'au cours de la dernière, mes rêves ont eu comme conséquence très concrète que j'ai malaxé fermement les fesses de D. et que je me suis réveillé au petit matin complètement nu sous la ceinture. D., profondément endormi, n'a rien remarqué. Ou n'en a rien laissé paraître ... et si je vois les choses sous cette angle ... et si le désapage de D. venue l'heure du coucher n'était pas naturel ? Et si lui aussi s'interrogeait sur la conduite à tenir ? Se pourrait-il que sa presque nudité soit une invitation ? Lorsqu'il se couche en me tournant le dos, sa peau et ses reins me sont-ils offerts ? A-t-il passé quatre nuits à se demander ce qui pouvait bien me retenir ?
Et si j'arrêtais d'échafauder des scénarios ridicules et que j'acceptais tout bêtement que D. est juste un pote ?
Ah, mais ce serait beaucoup moins drôle.
11.5.06
Bangcock
Babillé à
11:52
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1 commentaire:
Jean-Yves, merveilleux auteur à essais! Que c'est bien écrit, du grand art!
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